Revendications

La santé mentale, ça ne se traite pas n'importe comment

Maladie du cerveau ou de l’âme ?  L’enjeu de la santé mentale est complexe. Ardu, à cause de la perception que les gens se font de ce type de difficulté ; à cause du vieux combat entre la psychiatrie (approche médicale) et la psychologie (le vécu) ; et à cause du fait qu’en matière de santé mentale, il reste encore beaucoup de choses à découvrir.   Voilà pourquoi le premier constat du rapport sénatorial Kirby sur la santé mentale au Canada (2006) était le suivant : « la plus grande souffrance des personnes atteintes est leur stigmatisation. »  Contrairement à la santé physique, il ne s’agit pas d’enregistrement d’images, de biopsie ou d’intervention chirurgicale mais de l’observation plus difficile, plus subjective, des comportements.

Un problème individuel et de société. Trois choses fondamentales construisent la stigmatisation en santé mentale : (1) les symptômes apparents ou perçus du trouble mental d’une personne ; (2) le diagnostic que l’on décrète à son sujet ; et (3) les effets secondaires importants de sa médication.   On ne peut recevoir d’aide en santé mentale sans d’abord être évalué et diagnostiqué. Ces diagnostics sont donc recherchés parce qu’ils sont les clefs qui ouvrent la porte aux soins. Par contre, une fois ce pas franchit, la personne hérite, et pour très longtemps, d’un titre qui la hante, qui la stigmatise et qui peut socialement lui nuire en matière d’emploi, de relations sociales, d’études, de logement, d’assurances, d’emprunt.   Or, les rapports sociaux, les niveaux d’étude et de revenu sont justement les trois premiers déterminants de la santé.

Un monopole médical et pharmaceutique. Seule la psychiatrie (médecine) est à l’heure actuelle autorisée à diagnostiquer les problèmes mentaux. Une telle approche a pour effet de médicaliser la santé mentale. Il y a maintenant environ 400 « troubles mentaux » reconnus, qui ont parfois pour causes des difficultés psychosociales possiblement passagères, et qui ne nécessiteraient pas un passage obligatoire par la médication. Pourtant, on s’attaque volontier aux symptômes de ces troubles par des médicaments accessibles, que par une démarche psychothérapeutique aussi difficile d’accès que coûteuse. À force de rendre les gens chimiquement fonctionnels, et en négligeant le travail sur les causes psychosociales de leurs difficultés, nous sommes aujourd’hui moins performants (individuellement et collectivement) dans la gestion des souffrances humaines normales (stress, peurs, deuils, échecs, tristesse et colère). 

Peut-on soigner une personne sans elle ?  Entamer et poursuivre longuement (souvent en jeune âge et en pleine croissance) une médication de type psychotrope comporte-t-elle aussi son lot de risques biopsychosociaux. Les médicaments se sont améliorés avec le temps et s’avèrent souvent utiles. Cependant, dans un contexte où les capacités de nos services en santé mentale se sont considérablement dégradées, ces médicaments sont devenus la seule réponse envisagée par notre réseau de santé et de services sociaux face aux troubles mentaux. Lorsqu’une personne atteinte (un usager ayant les mêmes droits qu’un cancéreux) se rebiffe, exige de prendre part aux décisions ou remet en question l’imposition de médicaments, les coercitions prévues par nos lois viennent de plus en plus lui en imposer l’absorption.   Le rapport de force devient alors inégal. Dans ce contexte, la honte et la colère se distillent durablement chez les patients.

Espérer soigner convenablement une personne contre sa volonté et dans de telles conditions relève de l’utopie. L’inhibition des symptômes par les médicaments peut représenter un gain réel pour la personne médicamentée. Toutefois, lorsque cela a aussi pour effet d’atteindre sa dignité (moins d’affect, de libido et plus de poids, de tremblements, de salivation et de tics), on ne peut absolument pas continuer à se satisfaire d’un résultat aussi souvent douteux.

La solution : Comment pourrions-nous donc mieux aider en santé mentale sans pour autant nier l’apport de la psychiatrie, de la psychologie et des médicaments?  En ajoutant ce qui manque en ce moment : aider plus tôt et commencer par des moyens plus légers, quitte à cheminer, dans certains cas, vers l’artillerie plus lourde qu’est la psychiatrie. Pour se faire, il faut rendre accessibles et tôt, les services d’écoute, d’accompagnement et de psychothérapie souples et personnalisés.  

De plus, lorsqu’il s’agit de mineurs, cette aide doit également être disponible et accessible gratuitement pour les proches de ces enfants. En bioéthique (l’éthique humaine), la première règle est de s’intéresser, de respecter et de faire appel à tout ce qui compose l’environnement de la personne à aider (ses proches, son milieu, ses croyances, sa culture, ses rêves).   En santé mentale, une telle approche holistique, tout comme la confiance qu’elle génère, joue un rôle central dans l’apaisement de la personne qui souffre. 
Cette approche, bien au-delà des limites de nos services actuels, exige bien sûr des investissements importants, principalement dans les CLSC et les milieux d’enseignement (du primaire à l’université). Cependant, une telle approche risque fort de réduire, au bout de quelques années, une partie des dépenses importantes qu’entraînent l’augmentation et l’alourdissement des cas ; les coûts des médicaments, la multiplication des hospitalisations de longue durée, la chronicité des troubles mentaux devenue aujourd’hui monnaie courante ; et les démarches médico-légales.
En santé mentale le temps nécessaire que nous accordons à une personne, et la bienveillance que nous y mettons a des effets aussi importants que le traitement lui-même.