Prises de position

10 février 2020 – Lettre du président d’Action santé Outaouais envoyée au quotidien Le Devoir en réation à deux articles publiés le 8 février dernier: La pire réforme de la santé et Barette persiste et signe.

La réforme Barette cinq ans plus tard

En 2008, des auteurs québécois qui s’y connaissent en matière de réformes en santé relataient en avant-propos de leur livre « Le privé dans la santé » une anecdote amusante[1] :

« Le 4 avril 2006, durant les audiences de la Commission parlementaire des affaires sociales à l’Assemblée nationale du Québec, le premier organisme à être entendu fut la Fédération des médecins spécialistes. Son président d’alors, le Dr Yves Dugré, dénonçait la mainmise du public dans le système de santé québécois, citant comme rares équivalents Cuba et la Corée du Nord. Loin de contredire cette affirmation, le ministre de la Santé et des Services sociaux d’alors, le Dr Philippe Couillard, la reprenait à son compte dans le même débat, parlant de l’“un des seuls endroits au monde, avec Cuba et la Corée du Nord, à avoir un système de monopole d’État sur la santé.” Le 13 du même mois et dans la même enceinte, Michel Clair, ancien ministre péquiste, ex-président de la Commission d’étude sur les services de santé et les services sociaux et actuel président du Groupe Santé Sedna s’étonnait qu’on puisse penser que “production privée égale baisse de la qualité, exploitation des travailleurs, baisse de l’accessibilité, puis privatisation du financement”, qualifiant ces idées de “légende universitaire.” 

Ils sont nombreux ceux qui soutiennent que le système de santé est non viable au Québec. Depuis longtemps ces gens pointent du doigt le financement et l’administration publics, qu’ils jugent en partie responsables du problème, plutôt que d’en être la solution. Au fil du temps, ces gens s’en sont tenus à deux stratégies : la restructuration du réseau et les changements apportés à sa gestion ; la rationalisation des ressources (lire le rationnement des ressources), avec injection sporadique de fonds de temps à autre. La réforme mise en œuvre par l’ancien ministre Barette ne fait pas exception à cette approche qui s’avère simpliste.

C’est un fait que les ressources se font rares dans le secteur public.   Cependant, les partisans du scénario “coupures à tout prix” oublient un principe de base, celui de l’obligation des gouvernements de maintenir l’équilibre entre : utiliser au mieux les ressources publiques ; maximiser la qualité des soins et la sécurité des usagers ; et assurer un accès équitable aux soins et services. Le fait d’insister sur l’une de ces trois conditions au détriment des deux autres entraîne inévitablement une détérioration du système. Toute réforme qui ne tient pas compte de ce principe de base est vouée à l’échec. Au Québec, notre système public de santé s’effrite tant en quantité qu’en qualité, parce qu’on a mis l’accent sur la performance opérationnelle et financière, en ne se préoccupant que rarement des résultats en santé, de la qualité des gestes médicaux, de l’organisation et de la qualité de milieu de travail. En 2015, le Commissaire à la santé soulignait d’ailleurs cet état de fait ; or on ne peut pas accuser le Commissaire à la santé de “légende universitaire”. Malgré cela, les tenants de l’approche “coupures à tout prix” sont demeurés sourds à ces observations, aveuglés qu’ils sont par leurs propres convictions. 

Plus les critères d’une certaine idéologie dictent les décisions, plus les coûts sont à la charge des individus qui n’ont pas nécessairement accès aux soins et services dont ils ont besoin. Cinq ans après la réforme Barette, il reste toujours aujourd’hui à déterminer la façon de transformer le système public de santé en vue d’en améliorer le rendement et d’assurer l’optimisation des ressources, dans les limites des budgets actuels.

Il faudra plus tôt que tard réviser la notion de performance retenue par la réforme Barette pour y inclure des concepts comme la disponibilité des services ; la commodité des services (incluant le système de prise de rendez-vous et les heures d’ouverture — les cliniques d’hivers ça vous dit quelque chose ?) ; l’accessibilité économique (médicaments) ; et l’acceptabilité des soins (attitude du personnel soignant, respect des caractéristiques socioculturelles). Il faudra redéfinir ce qu’on le veut, collectivement, en matière d’accès pour tous et de qualité des soins, tout en n’oubliant pas la nécessité d’agir de façon continue sur les déterminants de la santé.   

Les réformes qui se sont succédé ont été planifiées et négociées entre décideurs publics qui contrôlent les ressources, les gestionnaires qui gèrent ces ressources et les médecins qui ont le pouvoir du savoir. Or les usagers sont demeurés absents. Il faut par conséquent redonner aux usagers la place qui leur revient. Il faut se réapproprier le réseau, établir des lieux d’échanges d’idées et rétablir le dialogue entre les acteurs. Par conséquent, il nous faut une transformation profonde du rapport entre citoyens et l’état. Le système de santé n’appartient exclusivement ni aux décideurs publics, ni aux gestionnaires, ni aux médecins.

Les réformes ayant fait leurs preuves sont celles qui se fondent sur le pragmatisme et les connaissances scientifiques plutôt que celles basées sur les idéologies. Lorsque les réformes mises en place font défaut, les élus doivent avoir le courage d’en repenser la formulation ; et les citoyens le devoir de l’exiger. Rien ne sert d’implanter des réformes si elles sont fondées sur les besoins des systèmes plutôt que sur les besoins de la population. Celles-ci ne font qu’accroître l’écart entre les attentes de la population et les services offerts. Or, ce n’est pas pour cela que nous payons nos impôts et que nous élisons des gouvernements. Pour combien de temps encore, les décideurs publics resteront-ils sourds à cette logique pourtant compatible avec notre démocratie ?

Denis Marcheterre, Président, Action Santé Outaouais


[1] Béland François, Contandriopoulos André-Pierre, Quesnel-Vallée Amélie, Robert Lionel, Le privé dans la santé, les discours et les faits, Presses de l’Université de Montréal, 2008.

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3 février 2020 – Position d’Action santé Outaouais publiée en réaction au reportage de Radio-Canada du 1 février 2020: Les patients orphelins en Outaouais, c’est loin d’être réglé !

Le départ d’un médecin dans une clinique de Gatineau laisse près de 1000 patients orphelins. À Aylmer, le GMF passe de 10 à 4 médecins, laissant du coup environ 2000 patients orphelins.   Si on se fie aux chiffres du CISSS de l’Outaouais, on se retrouve aujourd’hui dans la région avec 19 907 patients orphelins ; et il n’est pas clair si ce chiffre inclut les 3000 patients, en janvier seulement, à qui on vient d’annoncer qu’ils perdront leurs médecins. 

Pourtant, en janvier 2014, le ministre de la Santé de l’époque, Réjean Hébert, se voulait rassurant en indiquant que plusieurs mesures avaient été mises en place pour régler la situation. En mai 2018, le ministre de la Santé d’alors, Gaétan Barette, jetait le blâme sur les omnipraticiens afin d’expliquer la situation stagnante : « C’est à eux de livrer la marchandise… C’est parce que les médecins ne maintiennent pas la cadence. ». La liste des citations et promesses de la part des ministres qui se sont succédé au fil du temps, tous gouvernements confondus, est longue.

D’accord, il y avait plus de 30 000 patients orphelins en 2017. Il n’y a donc pas que de mauvaises nouvelles.   Oui c’est vrai, les groupes de médecins de famille (les GMF) sont considérés comme des partenaires privés du système de santé. Oui d’accord les médecins ont eux aussi le droit de prendre leur retraite ou de déménager.

Mais c’est aussi vrai que les GMF ont été mis sur pieds au début des années 2000 pour régler les problèmes d’accessibilité et de fragmentation des soins et services médicaux ; pour réduire l’engorgement des salles d’urgence ; pour prévenir l’effritement du rôle du médecin de famille et pour contrer le manque de continuité dans les soins. Le ministère de la Santé et des Services sociaux voulait donc assurer une plus grande accessibilité aux soins et services, en plus de reconnaître et valoriser le rôle du médecin de famille.

Que s’est-il donc passé ? Les groupes de médecine familiale peuvent bien être privés, ils bénéficient tout de même d’un soutien financier public au démarrage, à l’aménagement et au fonctionnement de la clinique. Par conséquent, est-il naïf de croire que les autorités régionales et provinciales en matière de soins et services de santé devraient avoir droit de regard sur la façon dont gère le vide créé par le départ d’un médecin ? 

Pourrait-on s’il vous plait expliquer aux contribuables pourquoi les gens, pourtant bien formés et rémunérés, qui gèrent notre système public de santé, n’ont pas pensé mettre en place un plan B lorsqu’un médecin quitte un GMF ? 

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17 janvier 2020Position d’Action santé Outaouais publiée en réaction au reportage de Radio-Canada du 16 janvier 2019: Le GMF d’Aylmer est passé de 10 à 4 médecins

Le GMF d’Aylmer doit composer avec l’absence de certains de ses médecins, incluant le départ définitif de certains.  Du jour au lendemain, environ 2000 patients se retrouveront sans médecins de famille à Aylmer.  En Outaouais, ce sont 15 500 personnes qui n’ont toujours pas trouvé de médecins de famille, malgré le fait qu’ils soient inscrits sur la liste des patients orphelins. 

Question :  Pourrait-on s’il vous plait nous expliquer pourquoi les gens, pourtant bien formés et rémunérés, qui gèrent notre système public de santé, n’ont pas pensé mettre en place un plan B lorsqu’un médecin quitte à la retraite.

Observation :  Des médecins qui partent à la retraite, c’est normal et c’est prévisible.  C’est comme ça depuis des générations.

Question : Pourrait-on s’il vous plait nous expliquer comment le gouvernement entend-il s’y prendre pour effectuer un changement profond auprès des soins de première ligne, au-delà de la recherche de nouvelles ententes avec les ordres professionnels?

Observation :  Non seulement les contribuables attendent ces réformes depuis longtemps déjà, mais ils ne comprennent plus comment les preneurs de décisions travaillent.  Voici ce qui se passe sur le terrain des vaches.

Question :  Pourrait-on s’il vous plait nous expliquer pourquoi notre système public de santé est à ce point sclérosé, alors que le ministère de la Santé et des Services sociaux jouit au sein même de ses structures, des services et conseils d’experts en gestion de systèmes, de services et de soins de santé?  Ces gens, particulièrement bien formés et  informés, ont-ils un minimum d’influence auprès des instances du ministère?

Observation : Force est de constater que l’argent ne réussit pas à produire les nombreux changements requis au sein du système de santé.  Entretemps, ce sont les contribuables qui en font les frais.  Voici ce que vivent dans le quotidien, trop de patients orphelins, depuis trop longtemps.

Nos élus ont beau faire preuve de bonne volonté, il faudra bien un jour qu’ils se résignent à brasser la cage de façon plus vigoureuse.  Ceci pour une raison bien simple, les électeurs s’attendent à des résultats.  Plus de leadership pour des résultats simples, qui facilitent la vie quotidienne des gens.

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9 janvier 2020Position d’Action santé Outaouais publiée en réaction à l’engorgement des urgences et de la mise en place de cliniques d’hiver

Action santé Outaouais a fait le recensement des cliniques d’hiver pour l’Outaouais.  Selon la liste disponible sur le site du Gouvernement officiel du Québec  (Rendez-vous Santé Québec), trois cliniques d’hiver sont présentement en activité dans la région, et toutes les trois se trouvent à Gatineau (secteur Hull).  Petit détail, il semble bien qu’il faille prendre un rendez-vous en ligne pour avoir accès à l’une ou l’autre de ces cliniques.  Or, ce n’est pas tout le monde qui a accès à internet.  Par ailleurs, sur son site le CISSS de l’Outaouais invite la population à faire appel d’abord au service 811, ou encore à son médecin de famille, avant de demander un rendez-vous en ligne pour bénéficier des services d’une clinique d’hiver. Or, ce n’est pas tout le monde qui a un médecin de famille.  Nous voulons bien croire que pour désengorger les urgences la population doit cesser de s’y rendre pour un tout et un rien.  Cependant, nous doutons fort que les gens changeront leurs habitudes s’ils doivent confronter des procédures bureaucratiques afin d’obtenir des services de santé auxquels ils ont droit de prime abord.   Qui plus est,  les procédures actuelles marginalisent les gens qui déjà sont les plus vulnérables en fait d’accès aux soins de santé. Veut-on vraiment désengorger les urgences?  

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3 janvier 2020 Position d’Action santé Outaouais publiée en réaction à l’article du journal Le Devoir du 21décembre 2020

Hausse des accidents mortels dans le réseau de santé québécois

On aurait voulu lire de meilleures nouvelles en cette fin d’année. Quant aux décès et accidents au sein des établissements du système de santé, évènements qui pour la plupart auraient probablement pu être évités, les bonnes nouvelles ne sont pas venues en 2019, et on peut se permettre de douter qu’elles soient meilleures en 2020. Pourquoi?

D’une part, parce qu’au-delà des affirmations répétées du ministère qu’il prend très au sérieux la situation, les plans d’action se succèdent, puis leur mise en œuvre est reportée, puis ils demeurent sur les tablettes. Nous sommes d’accord avec le ministère, le problème est effectivement complexe et multifactoriel. Raison de plus pour s’y attarder de façon sérieuse et soutenue.

Mais il y a aussi une autre raison pour laquelle nous doutons que 2020 soit plus prometteuse en matière d’accidents au sein du réseau de la santé. Les accidents ne sont pas tous déclarés. La loi du silence au sein même des établissements de santé empêche même les familles de savoir ce qu’il s’est réellement passé avec leur proche blessé ou décédé. Nous voulons bien croire que la nature humaine est ainsi faite que nous tentions tous à un moment donné ou un autre de dissimuler nos erreurs et faiblesses. Cependant, que des établissements financés par les deniers publics ne tentent pas systématiquement de rectifier de tels comportements, c’est inacceptable.

Avant d’entamer la première mouture du prochain plan d’action, nous inviterions les autorités (le CISSSO) à considérer l’idée de consulter le personnel soignant et les comités de patients et de résidents. Ces gens ont probablement de bonnes idées à partager afin d’éviter tout accident à l’avenir.

Par ailleurs, pourrions-nous s.v.p. ajouter à ce plan des sanctions en cas de manque de transparence de la part des établissements? Il en va de la vie des patients et du respect des familles. L’obligation de subir donne le droit à tout un chacun de savoir et comprendre.